L'intelligence artificielle n'a pas inventé les contenus creux, interchangeables ou fabriqués pour tromper les algorithmes. Mais elle les rend beaucoup plus rapides, moins chers et infiniment plus faciles à produire. Faire du "slop" un procès de l'IA, c'est donc se tromper de combat. Minimiser le rôle de l'IA serait pourtant naïf : elle modifie radicalement l'échelle du problème.
Seems like AI slop
LinkedIn a lancé fin juillet 2026 le bouton de signalement « On dirait de l'AI slop ». Il se cache dans le menu à trois points (...) en haut à droite de chaque publication ou commentaire. LinkedIn explique officiellement qu'il s'agit d'un signal de faible valeur envoyé par les membres, et que son objectif n'est pas de juger la manière dont un contenu a été créé.
Le réseau précise qu'un contenu assisté par l'IA reste bienvenu s'il porte une voix, une expérience ou une expertise réelles. À l'inverse, un contenu générique, répétitif, recyclé ou sans point de vue a moins de chances d'être largement distribué.
Autrement dit : le problème n'est pas l'IA. Le problème est l'absence de valeur. Pourtant on parle d'AI slop et non de slop uniquement.
Le mauvais contenu avait déjà son industrie
Bien avant ChatGPT, Internet savait déjà produire du vide à grande échelle : fermes de contenus optimisées pour le référencement, titres racoleurs, articles réécrits à la chaîne, diaporamas artificiellement découpés, faux avis, contenus copiés-collés, posts conçus pour déclencher une réaction plutôt que pour transmettre une idée.
En 2009, Wired décrivait déjà Demand Media comme une usine virtuelle capable de publier 4 000 articles et vidéos par jour, à partir de sujets sélectionnés par un algorithme selon les requêtes, la concurrence et la valeur publicitaire des mots-clés. Deux ans plus tard, Google lançait l'actualisation Panda pour réduire la visibilité des pages jugées superficielles ou de faible qualité ; le changement concernait près de 12 % des requêtes aux États-Unis.
Il n'y avait pas d'IA générative. Il y avait déjà une économie du volume, une dépendance aux algorithmes de distribution et une tentation permanente : publier ce qui capte l'attention au coût le plus bas possible.
Le slop n'est donc pas né avec la machine. Il naît chaque fois que la logique de production prend le pas sur l'intention éditoriale.
Ce que l'IA change vraiment
Minimiser le rôle de l'IA serait pourtant naïf. Elle modifie radicalement l'échelle du problème. Un calendrier éditorial médiocre demandait autrefois du temps, une équipe et un budget. Il peut désormais être rempli en quelques minutes. Une image banale peut être déclinée à l'infini. Un commentaire passe-partout peut être généré sous chaque publication. Un faux contenu peut devenir suffisamment crédible pour circuler avant d'être vérifié.
L'IA agit comme un multiplicateur. Elle augmente la capacité de production sans garantir la pertinence, l'originalité, la véracité ni le goût. Quand le point de départ est faible, elle industrialise la faiblesse. Quand le point de départ est fort, elle peut au contraire accélérer la recherche, élargir les pistes créatives, améliorer une formulation ou adapter un même concept à plusieurs plateformes.
La technologie amplifie l'intention qui la précède. Voilà pourquoi le bashing anti-IA est une mauvaise grille de lecture : il confond l'outil et le choix éditorial.
Pourquoi la chasse au "style IA" mène dans une impasse ?
À force de vouloir repérer l'IA à ses tics — phrases trop propres, listes trop symétriques, tirets, formules démonstratives, ton excessivement lisse — on finit par sanctionner une esthétique plutôt qu'une absence de fond. Un texte humain peut être mauvais. Un texte assisté par une IA peut être précis, personnel et utile.
Cette obsession produit même un nouveau travers : ajouter artificiellement des fautes, des ruptures ou des confessions fabriquées pour "faire humain". C'est une autre forme de mise en scène algorithmique.
Le slop est d'abord un problème de stratégie de contenu
Un contenu devient du slop lorsqu'il est publié pour occuper l'espace : parce qu'il faut nourrir le calendrier, suivre une tendance, satisfaire un rythme imposé ou faire remonter un indicateur de volume. Il peut être produit par un humain, par une IA, ou par les deux.
Ses deux signatures sont simples : il est interchangeable — n'importe quelle marque pourrait le signer — et sans conséquence — le lecteur ne comprend, ne ressent ou ne fait rien de différent après l'avoir vu.
Pour les marques, l'enjeu n'est donc pas d'utiliser moins d'IA par principe. Il est de remettre davantage d'exigence avant, pendant et après la génération.
Ne faisons pas la guerre aux machines. Faisons la guerre à l'indifférence.
Le bouton de LinkedIn a au moins une vertu : il rend visible une fatigue collective. Mais si nous transformons cette fatigue en procès de l'intelligence artificielle, nous passerons à côté du vrai problème. Les plateformes ont toujours été façonnées par les incitations qu'elles créent : publier davantage, réagir plus vite, répéter ce qui fonctionne, optimiser ce qui se mesure. L'IA ne fait qu'accélérer cette mécanique.
La réponse ne consiste pas à revenir à un âge d'or qui n'a jamais existé. Elle consiste à construire une discipline éditoriale adaptée à l'ère de l'abondance : moins de remplissage, plus de point de vue ; moins d'imitation, plus de preuves.
Un cadre simple pour utiliser l'IA sans produire de slop
- Partir d'une conviction, pas d'un prompt. Si la marque n'a rien de précis à défendre, l'IA ne créera qu'une illusion de discours.
- Injecter ce que la machine ne possède pas. Des faits propriétaires, des cas vécus, des arbitrages, une culture, un goût, une responsabilité et une prise de risque.
- Donner une fonction éditoriale à l'IA. Explorer des angles, synthétiser des sources à vérifier, challenger une structure, produire des variantes ou adapter un concept. Pas décider seule de ce qui mérite d'être dit.
- Éditer plus, pas seulement produire plus. Vérifier les faits, supprimer les généralités, choisir un rythme, assumer une voix et refuser les contenus qui n'apportent rien.
- Mesurer la valeur, pas le débit. La réussite ne se résume pas au nombre de publications. Elle se lit dans l'attention gagnée, les conversations utiles, la mémorisation, la préférence et l'action.
En résumé
L'IA n'a pas inventé le contenu médiocre : elle en a industrialisé la production. Le "slop" désigne un contenu interchangeable, publié pour occuper l'espace plutôt que pour transmettre une idée, sans conséquence sur celui qui le lit. Le vrai enjeu pour les marques n'est pas de renoncer à l'IA, mais de lui donner une fonction éditoriale claire — explorer, synthétiser, décliner — tout en gardant la décision, la preuve et le point de vue du côté humain.
FAQ
Qu'est-ce que l'AI slop ?
L'AI slop désigne des contenus générés par IA de faible valeur : génériques, répétitifs, recyclés ou sans point de vue, publiés en masse pour occuper l'espace plutôt que pour apporter une information ou une perspective utile.
L'IA est-elle responsable du contenu de mauvaise qualité sur Internet ?
Non. Le contenu creux existait avant l'IA générative, porté par des fermes de contenus et des logiques de volume optimisées pour le référencement. L'IA ne fait qu'accélérer et industrialiser une pratique déjà ancienne.
Pourquoi LinkedIn a-t-il lancé un bouton "On dirait de l'AI slop" ?
Pour laisser les membres signaler des contenus de faible valeur. LinkedIn précise que l'objectif n'est pas de juger la manière dont un contenu a été créé, mais sa pertinence et son originalité.
Comment une marque peut-elle utiliser l'IA sans produire de slop ?
En partant d'une conviction claire, en injectant des faits propriétaires et une expérience réelle, en confiant à l'IA un rôle d'exploration plutôt que de décision, et en éditant davantage plutôt qu'en produisant simplement plus.
Faut-il éviter les textes qui "sonnent IA" ?
Non. Sanctionner un style plutôt qu'une absence de fond pousse à des artifices contre-productifs (fautes ajoutées, ruptures fabriquées). Ce qui compte est la valeur du contenu, pas son esthétique de surface.
Et vous, votre contenu apporte-t-il une vraie valeur, ou occupe-t-il seulement l'espace ? Discutons-en.